Version pdf sur demande à Stéphan Barron

 

 

Baltique

 

Parmi quelques bandes dont on ne sait quoi penser, il y  de ces oeuvres qui, sans raison bien claire, dissipent toutes les hésitations : ça, c'est de la vidéo ! Et même si on n'aime pas, aucun doute, c'en est. Ainsi du film de Stéphan barron: Baltique. Et pourtant, quelle écononie d'effets spéciaux ! Nuls tripatouillages électroniques chers au coeur de bien des videastes.

Ce film de 18 minutes est un croisement entre le Land Art et le Ready Made. Land Art parce que le sujet en était les plaines à blé : champs, foins coupé, horizon, meules de paille. Ready Made parce que ce paysage, loin d'être détourné (emballé par Cristo ou repeint par Vénilia), est respecté tel qu'en lui-même. La prise de vue est simple (mais le cadrage inpitoyable, et le montage sublime). Cet être-là de la plaine à blé a cette présence même des Ready Mades à peine trafiqués, mais subitement lestés d'opacité par le dépaysement du contexte muséal.
C'est ainsi que nos chères bottes de paille, et leur matière si chaude et si familière, celle où nous nous roulions, étant petits, deviennent froides et interrogatives. Ceci à cause du médium vidéo, si moderne, si électronique, et qui altèrerait la chaleur ancestrale de la paille. A cause aussi de l'époque : quelques images de poteaux électriques, un passage de moissonneuse batteuse ... La paille n'est plus ce qu'elle était (cf. les saccades de fléaux manuels, invisibles, au début de la bande). A cause, bien sûr, de la musique étalée sur le tout : une bande son rock, hargneuse, de cold wave entêtante. Tout cela transforme la mer blonde des blés en une «Baltique», d'épis aigus comme des bris de glace.

Adieu «La terre» de Dovjenko, et la limpidité des campagnes, Bonjour Barron. Stéphan Barron dialectise incessamment écologie et technologie. C'est son obsession. Son crédo. Mais si ce message n'est pas toujours explicité, il reste (à moins que ce ne soit l'essentiel) un formidable travail plastique appliqué aux formes simples des meules de paille : rondes ou parallélépipédiques, elles s'égrènent en chapelet, ou s'empilent au contraire comme des donjons. Elles sont tourbillons d'énergie ou masses dormantes, jaunes ou vertes, radieuses ou voilées, plastifiques de châles de deuil noirs ...

C'est beau. Un montage rythmique les propulse, et quelques mouvements de caméra les agitent : un va et vient de cette caméra à ras du champ évoque le geste de la fauche. Un renversement de la caméra (ciel en bas, foin en haut) forme un ciel de spleen, aux nuages de paille lourds.
Quelque chose de méthodique, de systématique chez Barron en a agacé plus d'un. Le film s'en tient à une idée fixe, la presse comme un citron, l'épuise, fait la liste exhaustive (inutilement?) de tous les effets possibles. C'est ce qui fait la longueur du film. Ce qui fait aussi que, se terminant, on pense qu'il a touché sa limite et les limites sont toujours tristes à voir. Rester en-deça nous eût mieux laissés rêveurs. Mais Barron ignore cet équilibre-là. Il y va à fond, et finalement on lui est reconnaissant aussi de cet entêtement-là.
Cette rumination sera nécessaire, après tout, à la métamorphose étrange du blé libre et vivant en cruelles bottes compactes et martyres. On peut voir là une variante rurale et pessimiste des compressions de César. Idéologiquement, Stéphan Barron est fasciné par le progrès dans un système d'attraction-répulsion qui n'a rien de simple : nostalgie des campagnes aujourd'hui agressées ou agressives, adoration ambiguë des gadgets modernes. Une de ses dernières installations exacerbe cet esprit : la téléportation vidéo d'une église médiévale en plein New-York. Je ne l'ai pas vue mais le principe en est déjà assez parlant. Idéologiquement passionnant et très actuel, esthétiquement impeccable, le travail de Barron nous impatiente de connaître sa suite.  Baltique a reçu le prix du Musée d'Art Moderne de la ville de Céret dont on espère qu'il n'est que le début d'une série de lauriers plus rémunérateurs.

Laurent Benoit
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